Polar Express 3/3

Vorkouta... Terminus polaire, à 2500km de Moscou. Danil nous a trouvé sans peine à la sortie du train. Bien au chaud dans son immeuble de béton gris, il passait et repassait notre équipement, un peu inquiet quant à nos projets. A la faveur d'une remontée des températures - toute relative - les ours pourraient s'être réveillés...

Le lendemain dans le train, il faisait blanc. Une lumière insoutenable vers laquelle on est pourtant irrésistiblement attiré. Nous reprenions la fin de la ligne Moscou-Vorkouta, dans l'autre sens, avant de bifurquer vers l'Oural. Pour situer, cela se passe en haut à droite sur la carte :

A Seyda est montée une armée de voyageurs aux traits typés. Des éclats de rire joyeux remplissaient une voiture surpeuplée. Des odeurs de boustifaille se mêlaient aux glous-glous du thé, de l'eau et de la vodka. Visiblement tout le monde se connaissait. L'arrêt s'éternisait. Les gens n'en finissaient pas de monter dans notre voiture eupchié, de quatrième classe. Nous commençions à bien connaître ces voitures de seconde zone, sans réservation. J'y ai enfin utilisé le samovar pour un plat lyophilisé acheté à l'agente de voiture dans sa petite cabine de travail, afin de rendre vie aux nouilles chinoises et à la poudre qui tient lieu de généreux steack saignant sur la "suggestion de présentation". Cette machine blanchâtre aux mystérieux tuyaux et excroissances vitrées ne manque jamais de brûler le passager étourdi ; un thermomètre y affiche généralement 95°. On s'y sert au robinet.

Les compartiments aux couchettes bordeaux sont traversés par le couloir. Cela crée une ambiance conviviale et donne un certain sentiment de sécurité. Une légère fumée odorante venait de temps à autre titiller les narines des passagers. C'est qu'après le sas des toilettes, fumer était encore autorisé (en 2013). Les esprits s'échauffaient à l'intérieur. D'un blouson est sortie une bouteille transparente. On était douze pour six places. Bientôt quinze. Le début de la fin.

Un petit verre translucide s'est tendu vers moi et tout à coup la rumeur est montée : des Français ! De notre côté, nous étions en présence de mineur Bachkiris – des habitants du Bachkortostan, une république Russe, rien à voir avec un quelconque fromage. Quelques-uns venaient aussi du Tatarstan, dont Farid, qui a penché son béret vers moi pour savoir si je n'étais pas du coin, d'Ouzbékistan par exemple. Un Tatar qui me demande si je suis Ouzbek. On ne me l'avait encore jamais faite. Tous les deux mois, les mineurs viennent en travailler un à la mine, entre les montagnes enneigées dont ils nous ont vanté les lacs et la beauté avec force photos. 7000 km aller-retour en train, le salaire doit être en conséquence.

 

 

 

 

A la fenêtre, nous avons vu un panneau "Asie-Europe". Une ou deux tournées plus tard, nous avons commencé à apercevoir quelques reliefs, d'abord de molles ondulations puis de véritables montagnes. Les verres s'enchaînaient à un rythme effrené. Nous sommes ainsi descendus, passablement éméchés, à Sob' (Собь). Après 9h de train, pour 80km à vol d'oiseau : autant dire qu'on a eu le temps de profiter du paysage et de l'apéritif. Sob' la minuscule... La nuit tombait et nous étions simplement au nord du cercle polaire et au beau milieu de l'Oural, avec pour toute certitude qu'il s'y trouvait un hôtel ; Danil nous avait dit "demandez aux gens en arrivant". Des cinq voitures ne sortirent que trois personnes – dont nous deux. L'autre en veste orange s'appelait Nikita, parlait anglais – miracle – et cherchait aussi l'Hôtel avec son impressionnant barda : un traîneau, des skis, une chienne...

De l'autre côté de la "gare", en face dans la neige quoi, un couple d'un certain âge semblait nous attendre. C'était eux, l'hôtel. Il n'était pas bien loin ; "prenez les 2è et 3è compartiments du Coupé (купе)". Pardon ?! Nous sommes ainsi arrivés dans notre train-hôtel : deux anciennes voitures-lits côte-à-côte dans la neige, dont l'une est partagée entre une salle à manger, une cuisine et une salle de danse et l'autre – le fameux Coupé – comprenant les intimes chambres boisées de seconde classe. Ce soir-là nous étions six avec Nikita et la petite famille, le père et ses deux filles venus tâter l'Oural en panoplie complète de raquettes, skis et snowboard il y a quelques jours. Une neige fine et très froide rendait l'endroit féérique. Les lumières jaunes, vertes et rouges projettaient autant de jets de couleur verticaux dans la nuit noire.

Nikita est en fait climatologue et réalise des études sur le permafrost, sol gelé en permanence qui occupe les deux-tiers de la Russie et n'en occupera bientôt plus qu'un tiers, si la planète continue à chauffer comme ça.

Nikita a un projet : relier l'Oural au Kamtchatcka, en skis, par morceaux de 1000km, entre ses missions estivales en Antarctique. Il est ainsi parti au matin suivant avec sa chienne le long de la voie ferrée, pour les premiers trente jours. Nous sommes partis pour notre première balade, peu après. Sous un ciel d'azur, une fois sortis de la combe, nous avons découvert un terrain sans limites, où le regard porte sur l'immense versant où nous allions d'un côté, et de l'autre côté sur la plaine blanche sans fin bordée par des montagnes en cascade. Une plaine dont l'on distinguait à peine l'horizon, mélangé au ciel, quelques arbres rabougris et... Le fin cheminement de la voie ferrée.

On entendait de loin les rares trains circulant sur cette voie unique. Pendant plusieurs minutes, montait dans un silence absolu une rumeur sourde et régulière. Les trains fret et voyageurs, étrangement grands dans un endroit si nu, serpentaient sur de grandes courbes avant de passer en contrebas, à Sob'.

 

 

Nous sommes retournés en "ville" au crépuscule, c'est-à-dire vers les 5 maisons du côté nord de la gare. Au sud, il n'y a pratiquement que le train-hôtel et les toilettes dans une cabane non loin, près de la rivière gelée que l'on franchit par une sorte de pont de singe l'été. En rentrant, nous avons trouvé à la place de la petite famille une joyeuse bande d'amis. Cinq types la gueule de ceux qu'on voit dans les refuges de montagne, bronzés jusqu'à l'os, la ride profonde, les yeux brillants de poésie ; ils terminaient un périple de onze jours à travers l'Oural, entre Vorkouta et Sob'. 11 jours sur les skis et sous la tente, y compris par -38°C, à travers cols et crêtes dans des paysages de haute montagne. Le repas a été gargantuesque.

Au matin nous les avons quittés. Alexander Petrovitch, gardien de l'hôtel en général et ange-gardien pour nous, nous a laissé les clés... De l'hôtel, vide à présent. Il est venu nous voir dans la montagne 24h plus tard, pour filmer le réveil difficile de "ces Français venus faire un igloo dans l'Oural". Un igloo façon Gaudi, sans toit. Un igloo à -20°C, donc, mais avec vue sur les étoiles !

Le défaut d'un toit ouvrant sans fermeture, c'est tout de même qu'il n'arrête pas la neige. Au deuxième matin, Pierre m'a ainsi réveillé sous une couche de poudreuse en me signalant que la fin du monde était proche. Et en effet, le vent s'était mis à souffler. Nous n'avons jamais retrouvé la scie offerte par les montagnards pour construire notre igloo, perdue sous les congères. En arrivant dans la vallée, il s'agissait plutôt d'un blizzard, qui n'a pas empêché le train de passer, en klaxonnant un peu plus que d'habitude.

Par contre, les plombs du village étaient grillés et il n'y avait plus d'eau dans le train-hôtel. Mais voir et entendre la beauté du blizzard par un tiède -2°C depuis la salle à manger, qui ressemblait alors plutôt à un refuge de montagne ; cela n'a pas de prix. Et qu'importe, au gré des trains d'Europe et de nos vagabondages, douze jours plus tard nous serions à Venise, sous un soleil se couchant à 28°C !