Polar Express 2/3

64°31' N, 30°32' E. Voilà où nous étions. Moins précisément, ou plus précisément, selon que l'on est scientifique ou rêveur, nous venions de passer une nuit boréale dans une cabane isolée, dans la taïga enneigée de la république russe de Carélie, non loin de la frontière finlandaise. A quelques mètres en contrebas, le lac gelé sur lequel nous avons contemplé la magnifique aurore boréale de la veille.

Nous sommes partis pour une petite promenade dans les grands espaces. Il faisait -15°C, et au soleil, avec la parka "arctique", c'était suant. Le problème, c'est que quand on l'enlève, il fait froid. Alors je l'ai remise, et j'ai eu trop chaud. Pierre s'est moqué, je dois apprendre à me "thermoréguler". Ca viendra. Lui était en raquettes, moi en skis estampillés "taïga", c'est-à-dire deux larges planches de pin avec chacune une lanière permettant de glisser une chaussure de marche. Inutile de vouloir faire un virage dans ces conditions.

Les lacs gelés succédaient ainsi aux vieilles forêts de conifères, dans un silence éblouissant. De place en place, une tourbière éclaircissait le paysage. Les malheureux arbres plantés là par la nature y dressaient leurs petits membres décharnés, terrassés par l'acidité du sol.

De loin en loin, une trace déchirait la poudreuse. Ici un lièvre, là un lièvre... Encore un lièvre... Il n'avait pas neigé depuis longtemps, mais le froid gardait la neige légère. Pierre m'a montré une vieille trace. Quand ils l'ont trouvée avec Vladimir, le scientifique russe de l'association Lupus Laetus, ils n'on pas pu déterminer de quel animal il s'agissait, malgré plusieurs kilomètres de marche harassante à suivre les trâces du fantôme ; ce sera donc un loup, ou un glouton.

L'ennui, c'est qu'il n'y avait pas d'autres traces pouvant se rapprocher d'un loup. Or, comme son nom l'indique, l'assocation Lupus Laetus s'occupe des loups. Il s'agit de réintroduire des louveteaux orphelins dans la taïga, après leur avoir appris à chasser. Vladimir et Laëtitia mènent également des recherches sur cet animal insaisissable, qui parcourt 80 à 100km par jour. Clémence et Maria, éthologues en quête de diplôme, sont d'ailleurs là pour plusieurs mois afin d'étudier l'alimenation du canidé. Chaque jour, elles parcourent les mêmes "transects", c'est-à-dire "itinéraire" en savant. Elles y repèrent les mouvements de population en notant les nouvelles traces dans la neige. Un atterrissage de tétra-lyre, des renards, un champ de bataille laissé par un troupeau de rennes... En croisant ce relevé de populations avec l'analyse des excréments du loup, on peut savoir si ce dernier fait le difficile ou pas !

Au fur et à mesure des jours, Pierre m'a fait découvrir son monde ouaté. La petite rivière qui fait glouglou sous la neige, la minuscule "montée de la mort" et la non moins liliputienne "vallée des meringues", la magie des grands espaces est dans les petits coins. Nous sommes même parti tester notre tente à quelques kilomètres de notre isba (cabane). Près d'une isbouchka (petite cabane), au cas où ; mais après quelqes soucis de planté de tente dans un mètre de neige, nous avons passé une nuit relativement agréable, par -30°C.

Chaque fin d'après-midi à l'isba, il faut couper du bois, recasser la glace de la nuit précédente dans le trou d'eau sur le lac gelé, puis faire la cuisine avec l'eau du lac, le bois de la taïga et les aliments de la lointaine ville : salo (gras salé, sorte de lard sans rouge), borchtch (une sorte de délicieuse soupe rouge consistante), fromage, pain, patates, confiture de lait... Le frigo est inutile, il fait entre 3 et 7°C à l'intérieur, un peu plus près du poële. Pour avoir un peu plus chaud, Vladimir allume le poële du sauna, une fois par semaine. Cela permet aussi de se laver de façon plus indolore. Parce qu'il y a deux versions du sauna : d'abord, il y a le bania, le sauna russe classique, à mi-chemin entre le turc et le finlandais en cela qu'il est mi-chaud, mi-humide. A chaque fois qu'un participant a la délicate idée de verser un peu d'eau sur les pierres brûlantes au-dessus du poële, la seule solution est de se laver à l'eau glacée, ou de sortir pour se laisser tomber tout nu dans la neige fraîche – Une sensation rare. Et puis il y a le "sauna froid" de Pierre. C'est aussi un lavage à l'eau glaçonnée du lac, mais par -20°C. Cette douche-là est assez technique, car il faut éviter de rester les pieds collés au sol lorsque l'eau se transforme en glace.

Malheureusement, cette vie au rythme lent s'est terminée après une grosse semaine à guetter un animal qui aurait oublié d'être furtif. Pierre et Clémence ont vu des rennes il y a deux mois, je n'aurais pas cette chance. Il y a bien le lynx qui crèche dans la cabane, mais c'est un orphelin blessé recueilli par les habitants. Cet été, Vladimir et Laëtitia lui apprendront à chasser, sur une île, avant de le relâcher.

Mais nous voilà partis, sur le traîneau de la motoneige. Un voyage haut en couleurs vers le taxi. Je ne sais pas d'où viennent toutes ces bosses, mais ce n'est assurément pas le moyen de transport le plus confortable ! Le taxi n'est pas en reste, la petite route enneigée semble être un circuit de test pour pneus cloutés. Test toutefois réussi, nous sommes arrivés entiers à la gare de Kostomouksha, République de Carélie, Russie, pour débuter un voyage de quatre jours vers Vorkouta, République des Komis, Russie !

Le train s'est ébranlé au coucher du soleil pour une nuit rythmée par pas moins de 54 arrêts. Dans notre classique voiture de troisième classe, un couloir traversait les compartiments. Au bout du compartiment, un samovar et un stand draps-restauration tenu par un ou deux employés des chemins de fer. Juste derrière, dans un placard secret, il y avait le poële à charbon, qui chauffe l'ensemble.

A 13h21, le train s'est immobilisé et à 15h, nous nous sommes arrêté sous des hauts-parleurs ; le temps s'est suspendu. Magie citadine, la foule défilait au son du Printemps de Vivaldi, interprété par une devanture de librairie sur la perspective sans fin de l'avenue Nevski. Mais c'était encore l'Hiver et deux heures plus tard, nous marchions sur la banquise, en face du musée de l'Ermitage.

De retour à la gare Ladojski, nous avons repris le train de nuit le soir même pour Vologda. Le train a quitté St-Pétersbourg à l'heure, comme j'imagine tous les trains depuis qu'il roule des trains en Russie. L'éclairage vite tamisé, la pleine lune accompagnait le train plein de son mystérieux reflet sur la neige. A 8h54, sur le quai deVologda, nous avons touché du doigt l'âme russe, celle de Dostoïevski et de Lermontov. Pas un touriste de plus que nos deux pauvres âmes pour ressentir ces pointes de couleur dans un océan de neige alimenté par un ciel bas, les têtes des voyageurs face au léger vent glacial qui emportait la fumée des samovars vers un ailleurs sans couleurs, et les tracteurs qui effectuaient leur ronde pour remplir de charbon chaque voiture. Une escapade étrange a commencé. D'abord par une allée déserte de grands arbres noirs, blanche de neige. Puis par un marché aux couleurs surréalistes, des bulbes à qui mieux-mieux sur une esplanade déserte, et des bulbes en ruine juste en face, de l'autre côté du fleuve recouvert de neige. Suivant les skieurs, nous avons continué sur le fleuve. Loin. Jusqu'à un pont, des trains et d'autres bulbes, teintes délicates dans un monde monochrome. Rentrés par le bus, nous avons repris un train, mais un train de deux nuits cette fois-ci.

39h de train, c'est beaucoup, et c'est très peu. Ce n'est pas du tout assez pour terminer Anna Karénine ou l'Usage du monde, par exemple. On ne se lasse bizarrement pas de cette forêt qui n'en finit pas. Et l'on se rend compte qu'on est rarement vraiment seuls avec nous-mêmes.

Les hauts-parleurs crachaient, outre un fond de parasites, des mélodies russes, mélancoliques et puissantes. Amis rêveurs attention, la Russie est un pays vieux de 2000 ans, rude et attachant, où l'on peut vite se perdre dans un songe infini.

Le froid extérieur devenait de plus en plus palpable ; la deuxième nuit venue, la neige cristalline renvoyait une lumière blanche pure et trompeuse des rares villes traversées. A 10h le matin, nous avons franchi le cercle polaire. 66,5° N. Mais pas un panneau, pas une annonce, rien. Tout le monde s'en foutait. C'est complètement arbitraire, de toute façon, cette frontière entre le monde tempéré et les déserts glacés.

Nous sommes arrivés dans la zone de combat, où les arbres et les hommes luttent pour survivre. A 2184km de Moscou, au sortir d'une gare sans autre nom que 2184 km, nous sommes soudain entrés dans l'immensité du désert blanc. Blanc jusqu'au ciel. Tac-tac, tac-tac, assourdi par la neige. Nous avançions dans l'océan. Il n'y avait rien. Si, une route. Trois camions au ralenti, dangereusement penchés. Ils passaient une congère. Un autre était à l'arrêt dans la petite pente.

Au loin, la silhouette évanescente des Monts Oural. Une gare. Trois bicoques en bois. Des ouvriers en gilet orange bardés d'outils bizarres montaient encore. La voiture était pleine. Les enfants jouaient, les adultes discutaient ou lisaient. Les autres pensaient, la tête contre la vitre. Quelques-uns dormaient encore. Il était midi, il faisait bon. On est repartis. La cheffe de gare à la chapka vermeille a présenté le rond noir sur blanc. Un pont. Une courbe. Une autre. Larges. On voyait quand même l'avant du train par la fenêtre. Une de ces vitres un peu sales et gondolées à travers lesquelles le paysage défile par à coups, en champion du 1-2-3 soleil.

De nouveau la route. Des ornières de 50cm laissées par les camions. De nouveau un pont. Double avec une des deux voies ferrées absente. Au loin la locomotive rouge et jaune troublait ce repos monochrome. Gare de Piécetz. Chapka noire cette fois-ci, mais bâtiment bleu ciel. Des fondations attendaient un avenir meilleur. Comment les gens viennent-ils à la gare, mystère. Pas de voiture à l'horizon. On est retourné dans le néant. Troué en deux comme un camembert par un gigantesque pipeline en construction.

Quelques arbrisseaux luttaient encore au ras de la neige soufflée. Les grandes toundras. Pierre dessinait dans une langue abstraite connue de lui seul. Un songe infini. Nous allions arriver. Bientôt