Cuba omnibus

+27°C. Avec soleil. Un mois après un hiver saisissant en plein coeur du Canada, Cuba réserve une chaleur appréciable à ses visiteurs. Après tout, il suffit de changer le signe devant le curseur du thermomètre. Les touristes arrivent par grappes au minuscule aéroport international qui ne parle qu'espagnol ; après avoir apprécié la file d'attente au guichet d'immigration qui ferme sans crier gare, ils s'engouffrent dans les centaines de Kling-Long bus bleus et blancs climatisés de l'agence de tourisme d'état Cubanacan, importés de Chine. A côté s'alignent une ribambelle de vieilles voitures multicolores, symboles mécaniques d'un art de vivre intemporel. Réflexe machinal ou concordance des temps, certains brandissent déjà leur appareil photo, chinois également. Le pays politiquement communiste est l'un des seuls qui continue à commercer avec Cuba, sous embargo américain depuis la chute de l'URSS.

Car ceux qui se hasardent à nouer des liens commerciaux avec cette île maudite par l'oncle Sam se voient infliger en sanction des pénalités dissuasives. Plusieurs gros contrats ont ainsi échoué récemment, notamment avec des entreprises européennes qui traitent par ailleurs avec les Etats-Unis. Et quand l'importation est possible, c'est à 30 ou 40% au-dessus du prix de marché. Les étals des magasins, s'ils se sont peu à peu remplis depuis quelques années, restent dans ces conditions très peu fournis, car les productions locales sont limitées : il y a bien sûr le rhum et les cigares, mais cela ne suffit pas à nourrir les habitants.

Principaux remèdes économiques, la médecine et le tourisme permettent d'engranger des devises étrangères en nombre. Mais la vraie force réside dans le nonchalant peuple cubain, qui ne paraît pas malheureux dans ce pays au communisme très relâché, mais aux avancées sociales bien réelles : médecine gratuite et efficace, école gratuite et obligatoire, prestations sociales, infrastructures correctes.

Les infrastructures de transport justement fleurent bon les grands travaux collectivistes, avec de grandes avenues aux terre-plains soigneusement entretenus, une façade maritime en pleine rénovation et... un réseau ferroviaire qui fut l'un des plus denses d'Amérique, il fut un temps! Aujourd'hui, son fonctionnement est réduit à peau de chagrin ; les trains circulent au mieux trois fois par jour, le plus souvent quotidiennement et parfois un jour sur trois ! Photographié au petit matin, ce "RER" aux couleurs allemandes entre en gare de La Havane, comme il le fera 4h30 et 9h plus tard. Une optimisation des moyens de transport, car sur cette petite relation - destination Rincón, à 25 km de là, si proche et si loin... - il suffit de cet unique autorail pour assurer les trois allers-retours quotidiens. C'est justement celui-ci que nous prendrons avec François, un ami railfan qui se régale lui aussi de ces trains désuets, mais colorés et vivants.

Quelques jours avant, nous avions pu admirer ce minibus sur rails, en "gare" de Trinidad, la belle cité coloniale espagnole, inscrite au patrimoine mondial de l'humanité tout comme l'est La Havane. Peut-être les trains cubains devraient-ils également figurer sur la liste de l'UNESCO...

Les trains, à l'instar des voitures russes et américaines, des bus et de toute construction humaine à Cuba, sont vieux. Très vieux. Et multicolores. Même les murs et les ponts sont peints, ici on voit la vie en couleurs. On vit, tout simplement ; au rythme des transports : marche à pied, cheval, carrioles, motos, vieilles voitures, vieux bus, vieux trains. Dans l'ensemble, ce n'est pas une vie à 100 à l'heure. C'est plutôt un art de vivre qui fait l'âme de Cuba, et que l'on retrouve dans les trains, facette intemporelle de tout territoire sur cette planète.

Cuba vit aux horaires du soleil, car les lumières sont assez rares la nuit. Un soir dans l'une des rues principales de Cienfuegos sur la côte sud du pays, autrefois traversée par le tramway, l'une des lumières s'est éteinte pendant près d'une heure, plongeant dans l'obscurité les rares passants.

Notre voyage se poursuit au centre du pays, à Santa Clara. Ici, chaque année d'après Iliana, notre guide qui nous laisse de temps à autre à nos escapades, a lieu une rencontre de locomotives à vapeur. Les mieux conservées, les plus belles, sont récompensées.

En plein coeur de la ville, un monument célèbre la mémoire du déraillement d'un train blindé. Provoqué par les hommes du commandant argentin Ernesto "Che" Guevara, il fut décisif dans la victoire de la révolution sur le régime du dictateur Baptista. Une dictature pour une autre, ainsi va l'histoire... La voie ferrée qui longe l'endroit est toujours utilisée aujourd'hui, à la vitesse décoiffante de 25km/h au droit du passage à niveau, mais nous n'y verrons pas d'autre train que les 8 wagons conservés en désordre derrière l'immense stèle de commémoration. Et il est temps de partir ; nous ne pourrons pas attendre le train qui passera "más tarde", plus tard, d'après l'agent des FC - Ferrocariles de Cuba - qui attend avec son talkie-walkie dans une petite guérite bleue et blanche d'où il assurera l'abaissement des barrières du passage à niveau.

De retour à La Havane ! Après dix jours de découvertes ferroviaires, la ville reste un endroit magique. Au-delà de la vieille ville que l'on visite tel un Disneyland habité, la gare et les voies ferrées à proximité réservent leur lot de surprises.

A commencer par ce pont longeant la mer, avec en bas les circulations de trains fret (marchandises), et en haut les circulations voyageurs ! Dans l'ensemble, le trafic n'est pas non plus débordant et se limite à une seule des deux voies à chaque étage. A un train de sénateur, les traverses en bois produisant de temps à autre un grincement vaguement inquiétant...

Mais il y a parfois des trains, qui se font entendre à grand renfort de klaxon ; l'instrument indispensable de la sécurité ferroviaire dans ce pays où l'exploitation des trains est très "manuelle" !

Et lorsqu'arrivent deux trains en même temps, dont une locomotive fret en manoeuvre et un train de nuit arrivant sur les coups de 7h toutes fenêtres et portes ouvertes, il suffit qu'une vieille voiture américaine s'approche pour que l'on assiste à une rencontre du troisième type !