Polar Express 1/3

Je ne sais pas combien on était ce matin-là 6h à la Gare du Nord à se rendre à Kostomouksha en Carélie, au nord de St-Pétersbourg ; sans doute peu, mais ce mercredi 13 mars le Grand Nord s'était de toute façon invité à Paris. En revenant après ces six semaines d'aventure lente commencée il y a cinq jours, je ne sais pas combien de fois on me dira "et sinon, il y a l'avion" ; ça ne m'empêchera pas de répéter que le voyage, ça commence à la porte de chez soi.

Et pour commencer, le Thalys givré traversait un océan de neige doré aux ombres bleutées qui n'avait rien à envier au Cap Nord. J'atteignais Bruxelles, puis Cologne, Hambourg, Lübeck et enfin Travemünde. A peine une journée et j'avais déjà traversé trois pays dans un tourbillon de correspondances. Le paysage a changé petit à petit : à Lübeck, la couche de neige a commencé à devenir conséquente. Drôle d'ambiance au Skandinavienkai de Travemünde, tout blanc sous les éclairages au tungstène : beaucoup de camionneurs, peu de touristes ! Au moins, les guichets n'étaient pas pris d'assaut. Enfin ceux qui étaient ouverts.

Tiens, j'avais prévu d'aller en Suède ou en Finlande avant de rejoindre la Russie, mais il y a des ferrys directs pour St-Pétersbourg.

- Oui Monsieur, il y a un ferry pour St-Pétersbourg. Il est parti il y a deux minutes.
- ...
- Le prochain est dans 3 jours. Il met 84h, vous êtes à St-Pétersbourg dans une semaine.
- Merveilleux.

Je suis ainsi monté à 22h sur un grand ferry roulier pour Trelleborg, au sud de la Suède. Je comprend mieux maintenant les amoureux de la mer et des bateaux. Sur le pont, à plus de 20m d'altitude, cinq ou six voyageurs accoudés à la balustrade regardaient défiler sous la bise glaciale les eaux noires devant la côte, ponctuée de lumières jaunes et de quelques jolies maisons et placettes sous la neige, comme un décor en miniature. Au passage de la dernière jetée, nous sommes entré dans la nuit. Il ne restait que le battement régulier du moteur, bruit sourd qui se perdait dans l'immensité de la mer Baltique.

Au petit matin, les camionneurs ont repris la route tandis que mon compagnon de chambre partait avec ses 25 collègues tester des voitures sur des circuits spéciaux : neige, verglas, froid. Restaient trois piétons, dont moi.

J'ai trouvé par hasard un bel endroit pour petit-déjeuner. Le restaurant panoramique de l'hôtel Horizon est l'un de ces endroits idéaux pour écrire ou simplement réfléchir et passer le temps. Au septième et dernier étage, sous une charpente au bois clair, baignée d'une chaude lumière, on y voit le port de Trelleborg et son horizon. Au fond, une télé chantonnait en Suédois, tandis que les dockers remplissaient inlassablement de camions le ferry Peter Pan qui m'avait amené là au matin. C'est fou tout ce qu'on peut mettre dans un bateau.

L'endroit n'a rien d'incroyable, on n'y est en tout cas pas écrasé par la beauté du paysage. Il est simplement apaisant. Seul client après le départ des deux suisses, le temps me semblait suspendu.

J'ai fini par repartir, sans notion de l'heure ni du prix du bus que je paye en nombres. N'étant pas familier de la Suède, 56 couronnes, ça ne m'a pas évoqué grand chose. Le petit jeu a commencé à l'hôtel Horizon :

- 75 euros pour un petit-déjeuner ? Mais c'est beaucoup trop cher !
- Ce sont des couronnes, monsieur.
- Ah... Alors allons-y pour 75 couronnes.

Je vous remets la carte pour que vous situiez un peu l'affaire... Un point noir = une correspondance ! On s'arrêtera dans la taïga à Kostomouksha (костомукша) à la fin de ce récit, pour le moment nous venons de passer la Mer Baltique en bateau.

J'ai ainsi pris le bus pour Malmö, puis le train à grande vitesse pour Stockholm. Une révélation. Peut-être la neige et l'arrivée au crépuscule ont-elles participé au coup de coeur, mais cette ville respire l'histoire et la poésie, avec son petit cimetière aux lueurs vacillantes, ses bras de mer ceinturés de reliefs et ses petits recoins pas droits.

La nuit a été froide. Le thermomètre en chute libre, -15°C à minuit, la parka trop loin au fond du sac, et la veste pas bien chaude... Je me suis dirigé vers le seul endroit où l'on peut passer la nuit au chaud, pour pas plus cher qu'un big mac moyenne frite s'il vous plaît. Enfin, chaud : le thermomètre venait titiller les 10°C lorsque la porte restait suffisamment longtemps fermée. Je n'étais pas le seul petit malin à avoir posé mes valises dans cet eldorado, emmitouflé comme un papier cadeau. A deux heures, le Mac Donald faisait salle comble. Voyageurs, clochards, fêtards, tout le monde était dans la place.

J'ai repris mes deux sacs à la consigne automatique de la gare, à 5h. Le grand sur le dos, le moyen devant moi. Pas le plus agréable pour marcher, mais le matériel photo plus la panoplie pour le sommeil et contre le froid, ça ne voulait vraiment pas tenir dans un seul sac. Des glaçons dérivaient dans l'aurore bleue pâle. Ce foutu terminal à bateaux était bien loin. Mais quelle récompense une fois sur le pont givré du ferry ! Stockholm s'est éloigné pour laisser la place à d'innombrables ilôts et bras de mer, tandis que les glaçons s'assemblaient en une fine couche de glace continue. Après quelques heures de voyage, nous naviguions dans une véritable banquise, entre des côtes sauvages. Quelques passagers s'extirpaient un instant du concert surpeuplé, du supermarché ou du casino pour contempler ce paysage d'un silence glacial, aux contours changeant au gré de notre dérive, s'ornant des plus belles teintes au déclin du soleil.

 

 

 

Nous nous sommes immobilisés au port de Turku. La Finlande... Après deux heures de train, Helsinki s'est révélée moins poétique que Stockholm. Les bâtiments sont plus massifs, carrés, sans âme. Cela dit, le séjour n'y a duré qu'une nuit, c'est un peu court pour juger. Et le lendemain, la campagne finlandaise m'a montré une meilleure facette du pays depuis le train à grande vitesse pour St-Pétersbourg, avec de jolies maisons en bois qui coloraient la neige, dans la forêt.

A St-Pétersbourg, je n'aurais pas cru être le seul touriste. Visiblement si, car à l'international ticket office de la gare, comme partout ailleurs dans la ville, on ne vous parle qu'en russe ! En tout cas en mars. J'avais bien fait d'en apprendre les rudiments avant de partir. Cela n'a pas changé mon problème, qui était que le prochain train pour Kostomouksha était dans deux jours et demi. Mais il y avait un train de nuit pour Pétrozavodsk, c'était sur le chemin et ça faisait une nuit au chaud, alors j'y suis allé.

A Pétrozavodsk, miracle, j'ai réussi à trouver la gare routière, déchiffrer les horaires, et surtout il y avait un autocar pour Kostomouksha. Ticket pour une plongée au fin fond de la Russie. D'abord par la route principale pour Mourmansk, puis par 4h sur un tapis de neige direction Kostomouksha, cerné par une forêt qui est bientôt devenue la grande taïga. 4h de taïga par la fenêtre, monotonie sans limites : les grands espaces...

A Kostomouksha, après avoir quitté Igor et Alexeï et subi le contrôle de police de rigueur pour le touriste qui a eu la bizarre idée de s'aventurer jusque là, restait à trouver un taxi. Etonnament facile. Moins évident, lui expliquer, en russe, que j'avais rendez-vous au km 12 de la petite route pour Luvuzéro, qui comme son nom l'indique est très petit aussi et que le chauffeur ne connaissait pas. Heureusement, il a fini par trouver le machin sur la carte et le pilote, il faut l'appeler ainsi, semblait se faire plaisir sur la neige entre les arbres. Au km12, voilà ce qui semblait être le chemin mentionné par Pierre.

- C'est ici.
- Où est la maison ?
Flûte de zut... Comment dit-on "Il fait nuit, glacial et il n'y a rien ni personne mais ne vous inquiétez pas, Pierre va venir me chercher en motoneige" en Russe ?
- Euh... Vroum vroum
- Gdié dom ? (где дом, "où est la maison ?")

Heureusement, Pierre est arrivé sur sa motoneige et a rassuré le conducteur. Restait alors une heure de rêve glacial – il faisait -23°C, dans ma tête encore moins dans la poudreuse derrière la motoneige, sous un ciel immense. Les dernières lueurs du soir s'évanouissaient entre les pins de la taïga, quand soudain le traîneau sur lequel j'étais assis s'est décroché.

- C'est du matériel russe, a aussitôt expliqué Pierre.

Un tour de corde plus tard, nous étions à la cabane. A peine entrés, de nouvelles lueurs sont apparues, vertes et mouvantes... Nous sommes allés sur le lac gelé. Je n'avais jamais vu de tel spectacle. Des drapées d'émeraudes scintillaient jusqu'au-dessus de nos têtes dans une nuée d'étoiles brillantes...

 

 

Voilà comment après 9 trains, 7 métros, 5 bus, 3 trams, 2 ferries dont un brise-glace, 1 autocar, 1 taxi et une motoneige, je suis arrivé ailleurs le dimanche 17 mars, au terme de 5 jours d’un incroyable voyage. La neige ne m’a pas quitté de Paris jusqu’en Carélie, en passant par les fjords scandinaves...